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Objectif Cinéma : Forum > Lynchland > Interprétation cohérente de l'INLAND EMPIRE !
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De MasterBen
18.02.2007 22:56
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Voilà une interprétation d'INLAND EMPIRE que j'ai postée auparavant sur Allociné, fruit de longues et passionnantes discussions. Désolé pour le pavé, mais cela aurait été plus indigeste encore en condensant le tout.
Je crois que ce n'est pas à lire comme une vaine tentative de trouver LA théorie, ni de reconstituer un puzzle juste pour le plaisir de reconstituer un puzzle. Il s'agit plutôt de développer en profondeur une logique, un raisonnement qui tient la route, une piste cohérente parmi d'autres. Il faut bien saisir que le fait de comprendre la dynamique de fond d'INLAND EMPIRE n'est selon moi pas une fin en soi, mais au contraire une manière de mettre le doigt sur des émotions fugaces ressenties pendant le visionnage… Une manière de délimiter les enjeux de ce film monstre pour mieux le ressentir comme un tout cohérent. Même si le plus important doit ensuite se passer dans la salle entre le spectateur et le film.
Je développe rapidement dans ma toute dernière partie une légère variante à la théorie présentée précédemment. Variante qui au final change peu de choses sur le fond si ce n'est un détail précis à propos du sort final réservé à "l'héroïne" principale du film. Morte ou vivante...
Si vous trouvez des failles dans le raisonnement, des éléments qui clochent (et il y en a forcément), ou si vous avez du mal à comprendre certains passages, n'hésitez pas à le faire remarquer !
Enfin, même si j'essaye de me baser avant tout sur des scènes du film, il est évident que certains passages sont plus extrapolés que d'autres, et que tout n'est pas à recevoir avec le même poids. Il y a des évidences, et de simples idées lancées dans l'air...


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INLAND EMPIRE : une Clé


Le principe d'INLAND EMPIRE, c'est que l'on a affaire à différents univers superposés, reliés entre eux par des accès. Ces espaces fonctionnent chacun suivant leurs logiques propres, s'entrecroisant au long du film par le biais de ces étranges voies d'accès. Mais, si ces mondes semblent autonomes les uns des autres, on retrouve dans chacun de ces univers la répétition, la résonance de même personnages, thèmes et situations. Car ces mondes parallèles sont issus d'un seul et même univers, crucial pour la compréhension du film. On l'appellera l'univers rationnel.
En effet, que nous raconte Lynch durant tout son film, sans détour ? Au début, à la fin et régulièrement au cours du film, une jeune brunette pleure dans une chambre d'hôtel. Lynch ne nous donnera pas son nom, mais on va l'appeler Karo en référence au nom de l'actrice qui la joue.
Pendant tout le film, cette femme est en pleine tourmente, désespérée, angoissée. Inconsolable. Seule la fin lui apportera la lumière. Le synopsis est très clair, il ne ment pas. Par le biais d'INLAND EMPIRE, Lynch va nous raconter l'histoire de cette femme, son parcours littéralement métaphysique vers le bonheur. Vers un amour qui, aussi paradoxal soit-il, va la transcender. Comme Lynch le dit lui-même, la structure de son film est celle d'une spirale. Une spirale qui a donc un début, et une fin.


L'univers rationnel : Lodz, Pologne, un soir d'hiver.


Le tout début nous amène dans une chambre d'hôtel. La chambre 205. "Un jour d'hiver dans la région baltique", comme l'annonce le speaker du début, dans une époque pouvant tout à fait évoquer les années 40/50. Une jeune polonaise au visage flou va se prostituer pour la première fois de son existence. Elle a le trac. Elle a surtout peur, tandis qu'un homme mystérieux et très dirigiste s'active au dessus de son corps offert. Quand le casting est fini, la jeune femme reste prostrée sur le lit de la chambre. Cette scène en noir et blanc représente le souvenir refoulé par Karo (la polonaise brune donc) de sa première passe, son baptême du feu. C'est surtout le début de la spirale infernale, la perte de la virginité sur de nombreux plans. Morne anonymat de l'existence ordinaire. Les visages sont flous, mais les détails demeurent. Le reste du film va nous amener à penser que l'homme pour qui elle vient de se prostituer est celui qui va devenir son proxénète, ainsi que l'homme autoritaire avec qui elle va partager son existence. schéma tristement classique du mari/macro.
Après le souvenir refoulé et lointain de la première passe en noir et blanc, on assiste à une grosse ellipse. Ce sont les péripéties de la dernière soirée de Karo qui vont nous être contées, principalement vers le milieu du film, par le biais de scènes brèves et décisives qui se déroulent toutes à Lodz, en plein hiver. Des scènes que l'on va donc situer chronologiquement peu de temps avant que Karo ne passe cette nuit interminable à pleurer dans la chambre d'hôtel devant sa TV.
Quelques années après la séquence en noir et blanc donc, Karo est désormais prostitué à plein temps. Elle fait le trottoir le soir, dans les rues de Lodz. Elle côtoie des femmes vulgaires et cyniques qui se moquent de son tempérament lunaire et de son raffinement déplacé. Car Karo est différente de ces femmes. Il y a un décalage à la base. Elle est très sensible, et psychologiquement faible. Instable.
Karo habite dans un appartement dont la fenêtre donne sur une ruelle sombre de Lodz, parsemée de lampadaires orangés. Elle vit donc avec son proxénète, mais fréquente en secret un individu marié : c'est Piotrek, un homme élégant, moustachu et ténébreux (la moustache à son importance). Karo est son amante, mais Piotrek ignore que c'est une putain. Un soir, Karo lui annonce :"tu ne sais pas qui je suis". Elle lui révèle ensuite qu'elle est stérile. Piotrek la laisse seule dans son appartement et sort dans la rue. Karo reste plantée devant la porte, cheveux en bataille, hagarde. Elle cogite. Un passant demande à Piotrek quelle heure il est : 9H45... Du soir, bien entendu. A cet instant, Karo ignore encore qu'elle vient de voir son amant pour la dernière fois de sa vie.
Scène suivante. Karo sort de chez elle, les cheveux coiffés en un espèce de chignon. Elle pénètre dans un immeuble avec un tournevis dans les mains, monte les escaliers avec assurance. Il fait sombre, un cri féminin strident retentit. Une femme mystérieuse est morte dans la cage d'escalier sordide de l'immeuble, avec un bout de lard qui dépasse de son ventre ensanglanté. Karo vient de supprimer un obstacle entre elle et son amant Piotrek : elle vient vraisemblablement d'assassiner la femme de Piotrek. Car l'esprit de Karo est malade. Peut être croit-elle que, maintenant qu'il va se trouver devant le fait accompli, Piotrek va enfin avoir le courage de tout abandonner. Il va enfin emmener karo loin de ce trou effroyable que peut être Lodz l'hiver. Il n'a plus le choix désormais.
Karo marche d'un pas vif dans les rues nocturnes de Lodz, toujours affectée par ce qu'elle vient de commettre. Elle descend vers le bas de la rue. C'est alors qu'elle croise son mac, l'homme autoritaire avec qui elle partage sa triste vie. Il est lui aussi, dans son genre, un homme relativement élégant, mais à l'attitude désagréable au possible. Un homme irritant, voir inquiétant. En cet instant, c'est sûrement la dernière personne que Karo a envie de voir... Il dit à Karo qu'il n'aime pas la voir traîner comme ça sans qu'il ne sache où elle est. Elle doit rentrer. Karo lui répond docilement, complètement soumise à cet homme. Il lui annonce de façon anodine qu'un meurtre a eu lieu. Karo feint de ne pas comprendre, faisant remarquer sans grande conviction que "c'est épouvantable". Il lui dit que ça s'est passé en bas de la rue. Là où Karo semble se rendre. Le proxénète ajoute qu'elle doit connaître la personne en question. Cette fois Karo ne fait plus semblant : elle ne comprend plus de quoi il parle. Le mac continue en lui affirmant qu'il les a déjà vue ensembles. Le regard du mac est sans détour et rempli de sous-entendus. Un vent glacial vient de passer sur le visage de Karo, qui comprend en un éclair que le mac vient juste de tuer Piotrek. Il était au courant pour eux deux. Les yeux de Karo se mettent à briller, trahissant ce qu'elle ressent intérieurement. Mais elle arrive à se retenir de pleurer, restant impassible. Elle se contente de répéter d'un ton désormais lugubre : "c'est épouvantable".
Plus tard dans la soirée, dans leur appartement, le mac lui rappelle avec violence que c'est lui qui pose les questions. Elle vient probablement de lui demander si c'est lui qui a tué Piotrek, ou un de ses hommes de main. Le mac comprend alors que Karo faisait plus que coucher avec cet homme marié. Il le sait, Karo est une femme faible et sensible, et il comprend maintenant instinctivement qu'elle aimait Piotrek. Et que, pire encore, elle l'aime toujours. Le proxénète comprend surtout qu'il vient de la perdre. Que c'est trop tard, que quelque chose vient de rompre. Il voit rouge, et pète un câble. Il bouscule Karo, puis se met à la tabasser. La scène s'arrête aussitôt, de sorte que l'on ne voit pas comment l'affaire se termine. Mais la suite va nous amener à penser que, ce soir, le proxénète vient de tuer Karo.
En bas de la rue, la caméra s'enfonce sous le porche d'une ruelle sale, à l'extérieur, dans l'obscurité. Piotrek le moustachu gît dans son sang, une balle dans la tête. Il était dans les 9H45 quand l'horloge s'est arrêtée pour lui. Dans un autre recoin de la ville de Lodz, dans la cage d'escalier sordide d'un immeuble anonyme gît le cadavre de la femme de Piotrek. Il est désormais minuit passé. Il y a quelques heures, tout était encore possible. Maintenant tout est foutu. Ou plutôt, tout ne fait que commencer.

Rappelons ici les 3 évènements centraux de cette soirée polonaise où tout a basculé :

- Piotrek l'amant est assassiné par le mac de Karo, ou par un de ses hommes de main, d'un coup de pistolet.
- La cocu est assassinée par Karo d'un coup de tournevis.
- Karo est tabassée par son mac.

Tous les éléments qui touchent à ces évènements décisifs vont maintenant trouver divers échos dans des univers parallèles qui vont cette fois exploser toute rationalité. Pour faire délibérément simpliste : on vient de voir la réalité, et on va maintenant voir le délire. Mais auparavant, un détour par la chambre d'hôtel s'impose... Vers le centre de gravité de ce monstrueux empire intérieur.


Au centre des univers : une femme en proie au tourment éternel


Plus tard, on retrouve Karo dans l'hôtel de sa première passe, chambre 205, serrant une couverture rouge contre sa peau nue : dans cette chambre où elle est devenue prostitué. Dans cette chambre où elle se prostituait aussi probablement régulièrement. Cette chambre, c'est le souvenir de toute une vie d'adulte passée à vendre son corps. Telle l'esprit tourmenté qu'elle est devenue, Karo hante ce souvenir. Elle est condamné à demeurer dans ce lieu de la première passe pour l'éternité en pleurant. Elle ne sait pas bien où elle est, ni où elle en est. Elle est assez désorientée. Ce qu'elle pleure, c'est cet amour qui fut si bref, et qui ne reviendra jamais. A ce niveau, la mort n'est pas une délivrance mais un emprisonnement. Car, où que Karo aille désormais, il manquera Piotrek. Alors elle reste dans ce lieu familier en attendant que l'on vienne délivrer son âme. Dans cet univers abstrait, son rapport au temps s'en trouve chamboulé. Si pour elle la nuit dure éternellement, cela fait sûrement plusieurs décennies qu'elle hante ce souvenir. L'hôtel, lui, s'est modernisé, en témoigne la télévision dernier cri qui équipe la chambre. Ainsi Lynch semble-t-il décrire l'éternité sous les traits d'une nuit sans fin passée à scruter un écran de télévision. Le cauchemar ultime.
Dans sa tête, Karo rejoue la tragédie de sa vie, pleurant toutes les larmes de son corps sans jamais être à sec, sans jamais trouver consolation. Le poste de télévision de l'hôtel diffuse une sitcom américaine, avec rires enregistrés, qui passe sur le câble, sur une chaîne américaine. Un programme pour gamins, décrivant le quotidien d'une famille de lapins. Un truc pour enfants à cette heure de la nuit ? Oui mais rappelez-vous : l'hôtel se trouve en Pologne, donc décalage horaire oblige...
Tout ce que Karo sait dire en anglais, c'est en gros "hello". Alors, quand bien même elle suivrait attentivement ce qui passe à la télé, ce qui n'est pas le cas, elle ne comprendrait pas le moindre mot. Car Karo est et demeure polonaise. C'est pour ça qu'elle imagine vaguement ce dialogue imaginaire absurde qui se trouve en parfait décalage avec les rires enregistrés.
Ce qui intéresse Karo, c'est ce qui se cache au delà des apparences. De l'autre côté de la porte du décor théâtral où se trouvent les lapins, Karo va projeter l'image mentale de son proxénète. Elle le voit comme matérialisé dans l'univers qu'elle délire. Dans un espèce de palace qui évoque la fausse luxure d'un hôtel à putes. Projeté hors de l'univers rationnel où il est proxénète, l'homme devient le "fantôme", caricature du proxénète qui répète qu'il cherche un accès. Elle exacerbe ici tout ce qu'elle n'aime pas chez son mac, tous ces tics de langage agaçants, jusqu'à l'excès, cette façon qu'il a de débiter toujours les même âneries en vous fixant dans les yeux, sa manie de répéter tout ce que lui dit Karo sur un ton méfiant et inquisiteur, de prendre des chemins détournés quand il lui parle. Avant tout, cette matérialisation du proxénète en "fantôme" dans l'univers parallèle où elle se terre est un reflet de la parano dévorante de Karo. Le "fantôme" recherche Karo à travers la mort. Le corps sans vie de Karo ne lui suffit pas : son seul but est et a toujours été de posséder son âme. Comprendre cette terreur notoire propre à Karo est primordiale. Pour elle, par le biais de ce "fantôme", le mac est à ses trousses, où qu'elle aille, et il la retrouvera. C'est sans espoir. Même la mort ne l'arrête pas. C'est cette urgence, ce danger, cette noirceur qui va planer sur tout le film.
Mais, maintenant que l'on a mis en lumière cette menace latente, revenons à nos lapins. A cette représentation classique de la famille américaine… Du mariage. Cette belle petite maison au mignon mobilier... Malade de désespoir, l'esprit de Karo se laisse aller en électron libre, jusqu'à quitter l'univers de la chambre d'hôtel.


L'univers de Sue : entre Californie et Pologne


Une petite et modeste baraque en périphérie de Los Angeles. Dans la région de l'Inland Empire. Cet univers est autonome, indépendant des autres. Dans cet univers, Karo n'existe pas. Elle va en quelque sorte mettre en scène une vie alternative pour son Piotrek, où elle revisite chaque élément à sa façon. Mais déjà, Piotrek est un nom qui fait trop polonais, et Karo ne veut plus entendre parler de la Pologne. Ce sera Smithy. Smithy est marié à une belle blonde, Sue (Suzan). L'entrée de leur espèce de mobile home donne sur un vieux portail devant une rue résidentielle. Derrière la maison, ils possèdent un grand jardin. Dans ce nouvel univers autonome potentiellement créé de toute pièce, Karo s'intéresse principalement à Sue, la femme mariée de Smithy. La place de la femme mariée est une place qui fait fantasmer Karo. Une place qui lui a toujours échappé d'ailleurs. Karo, c'est la pute, l'esclave, l'amante. Si dans la réalité polonaise Piotrek trompe sa défunte femme avec Karo, c'est ici Smithy qui endosse le rôle du triste cocu à la barbe naissante et aux cheveux sales.
Pourtant, la réalité va très tôt commencer à transpirer dans cet univers, lors d'une courte et curieuse scène : la blondissime Sue rentre un soir au mobile home et croit apercevoir une robe verte qui se cache derrière un rideau de la chambre à coucher, tandis que son mari censé jouer le rôle d'un cocu au bout du rouleau se couche l'air de rien. Faut-il comprendre que le délire est fragile ? Faut-il y voir un rappel cocasse que, dans la réalité, c'est plutôt Piotrek qui a une liaison avec une amante ? Karo ne peut-elle décidément pas se retenir de s'inviter dans cet univers pour rendre visite discrètement à Smithy, jouant l'éternel rôle de l'amante, la place de la conne en somme ? Ou bien est ce que Sue a tout simplement la brève intuition (fondée) qu'il y a une femme qui se terre près d'elle, dans l'ombre, tirant les ficelles ? Qu'elle n'est pas seule en somme ? Toujours est-il que, mis à part ce couac dans la mise en scène de Karo (le premier dérapage d'une longue série), c'est bel et bien Smithy qui est cocu dans cet univers.
Sa femme Sue fréquente en effet un bel homme riche nommé Billy, qui vit dans un palace avec une femme et des gosses. Doris, la femme de Billy, est interprétée par la vraie femme de Piotrek, qui garde son rôle de femme trompée par delà les univers. De ce point de vue, Karo et Sue deviennent plus proches que l'on pouvait le penser au départ : elles sont toutes les deux les amantes d'hommes riches et mariés, des pauvres femmes sans avenir en somme.
Un soir, Sue et Billy font l'amour dans le mobile home, dans la chambre et le lit de Smithy qui les observe dans l'ombre sans réagir. Un enfant bâtard va être conçu de cette union.
Un autre jour, en rentrant chez elle dans la petite baraque, Sue va être victime d'une espèce d'hallucination cosmique. Elle va découvrir des femmes lascives parquées dans le salon. Quand la réalité la plus vulgaire s'invite dans le petit univers que Karo a délicatement mis en scène. Sue n'a bien sûr aucune idée de qui elles sont ni d'où ces femmes sortent. Les prostitués, versions modernes des collègues polonaises, narguent la pauvre Karo qui tire les ficelles derrière Sue en lui demandant ironiquement si elle les reconnaît.
Comme s'adressant encore une fois à Karo, elles lui annoncent qu'en se réveillant, elle retrouvera quelqu'un de familier, ce qui fait écho à la fin. Tout agit ensuite comme si elles rappelaient à Karo, en parlant à Sue, ce qui est arrivé à Piotrek dans la réalité. Elles emmènent Sue à Lodz, et lui disent que la mystérieuse chose a eu lieu ici, dans cette ruelle, en bas de la rue. Le meurtre de Piotrek. Se sont des piqûres de rappel cruelles. Sue, elle, complètement intégrée à son propre univers, n'est qu'un jouet dans les mains d'une force supérieure. Elle ne comprend rien à ce qui lui tombe dessus et est délicieusement paumée. Pour cause, en cet instant elle est en plus en pleine crise schizophrène, ce que l'on expliquera en temps voulu dans le paragraphe sur l'univers de Nikki.
Toujours en Pologne, Sue rentre en contact avec la mystérieuse polonaise brune bienveillante qui semble planer au dessus d'elle. Karo, beaucoup plus douce que les prostitués, lui dit que si elle veut "voir", si elle veut rejoindre Lodz à nouveau donc, elle n'a qu'a porter la montre et regarder par un trou de cigarette dans la soie. Ce sont les univers de Karo, elle les connaît sur le bout des doigts, et il est donc normal que ce soit elle qui connaisse les différents passages entre ces univers. Le trou de cigarette est ainsi un moyen de jonction entre deux univers, un accès. Pour l'intrigue en elle-même, cela n'a cependant pas d'intérêt.
Le matin, comme après être sortie d'un rêve, Sue annonce au petit déjeuner à son mari qu'elle est enceinte, entre deux problèmes d'argent. Celui-ci ne bronche d'abord pas, puis lui dit que ça lui fait un sacré choc.
Leur mariage fait peine à voir, c'est un ratage, complètement érodé.
La réaction de Billy ne sera sûrement guère meilleure quand sa maîtresse Sue lui annoncera la nouvelle pour le gosse. Bientôt, tout est fini entre Sue et Billy. Comme tous les hommes, il s'est révélé et l'a laissé tomber. Pour ce qui est des hommes et de leurs travers, Karo en connaît un rayon, et elle a de quoi être désabusée sur le sujet.
La nuit, Sue se relève et appelle Billy en douce au téléphone, mais il ne répond plus. Même si elle ne peut pas l'admettre, c'est bel et bien fini entre eux.
Les femmes dans le salon vont peu à peu devenir familières à Sue, qui imagine qu'elle devient folle, passant ses journées à végéter et à faire des trous de cigarette dans la soie. L'une des femmes déclare qu'elle croyait vraiment que cela durerait plus longtemps entre eux deux, évoquant autant la liaison entre Sue et Billy que celle entre Karo et Piotrek. La vie de Sue lui échappe, et ses amies imaginaires vont improviser des shows pour la consoler : recyclage et digestion d'une culture américaine universelle.
Plus tard, un après midi, Sue et Smithy font un barbecue dans le jardin. La réalité suinte encore et toujours dans cet univers parallèle : Karo replace encore 2 prostitués de son quotidien polonais dans cet univers. Elles sont censées interpréter des amies de Sue invitées au barbecue, bien sous tous rapports. Mais, comme dans la réalité, elles se moquent en douce, telles des vipères, refusant de se plier au gentil rôle qui leur a été donné. La mise en scène grince et le décalage en devient ridicule. Les deux prostitués se moquent encore et toujours de la Karo derrière le masque blond de femme mariée. Autre retour à la réalité : Smithy salope son tee shirt avec du ketchup. Flash. C'est à partir d'une sale histoire que Karo est en train de créer cet univers. Sue est alors prise d'une étrange intuition. Comme commençant à apercevoir la fin qui lui est réservée. Karo rentre alors de nouveau en contact avec sa petite protégée blonde pour la convaincre de s'ôter ce genre d'intuitions de la tête, lui assurant que, là où elle est, elle n'a rien à craindre ("chasse ce mauvais rêve"). Avant d'être une prémonition directe du sort de Sue, c'est surtout la réalité de Karo qui rattrape le délire. En bain de sang, voilà comment le petit conte polonais de Karo s'est terminé.
Rentre alors une troupe de clowns itinérants. Smithy annonce à Sue qu'il se barre avec eux. Il va travailler dans un cirque, s'occuper des animaux.
Un soir, avant de quitter la Californie et de partir pour le cirque d'Europe de l'Est, il se met à parler dans une langue étrangère, et il frappe Sue. Selon Karo, tous les hommes sont intrinsèquement mauvais. Toujours le même refrain : ils se révèlent tous, un jour ou l'autre. Ce tabassage de femme par un homme marié renvoie bien sur directement au sort de Karo dans la réalité. La 3ème scène clé de l'univers rationnel dont on a parlé au début. Le son est cinglant, la scène d'une violence rare, et les coups secs. On vit cela de l'intérieur, et pour cause. Karo a ici naturellement associé le "départ", la perte de Piotrek/Smithy, a un tabassage en règle. Cela ne peut en être autrement. Smithy s'arrête juste à temps, alors qu'il étrangle sa femme, et lui dit qu'il est stérile, qu'elle ne le connaît pas vraiment. Exactement la même phrase que Karo a jadis prononcé à Piotrek. Rien ne se perd, tout se recycle. Dans le sous texte, Smithy annonce à Sue qu'il la quitte, qu'il sait qu'elle le trompe et qu'elle pourra être heureuse sans lui désormais.

Le temps passe. Smithy rejoint l'Europe de l'Est, où il est à la recherche du gérant du cirque : le "fantôme". On relève ici une analogie intéressante entre le métier de gérant de cirque et celui de proxénète.
Auparavant, on se rappellera que Karo a déjà introduit, au tout début du film, le personnage caricatural du "fantôme" cherchant un accès. Mais revenons en Europe de l'Est. Smithy, avec un des hommes de main du "fantôme", est à la recherche de celui-ci dans la campagne polonaise. Il rencontre un type qui lui dit qu'il n'est plus là, qu'il vient de partir vers une région nommée l’Inland Empire. En Californie donc. Le bougre de "fantôme" est visiblement à la recherche de quelque chose. Ce que le "fantôme" recherche en Californie, on le sait, c'est l'endroit où Karo se terre. Ou plutôt l'accès vers l'univers où la maudite garce se cache.
Smithy, au delà du cirque, semble bientôt travailler dans une organisation polonaise qui évoque plus la mafia. Dans un appartement polonais, il est invité à une séance de spiritisme. Là, il rentre en contact avec sa femme sous les traits de Karo. Mais il ne la voit pas. Il ne voit donc pas que c'est Karo, et non Sue, qui lui parle. Il comprend cependant l’essentiel : il doit rentrer chez lui, en Californie. Et il doit prendre un pistolet avec lui. Cela n'a aucun sens, mais c'est juste un prétexte qu'utilise Karo pour le rappeler dans l’Inland Empire, en Californie. C’est même le seul but de cette scène. Faire venir le pistolet dans le mobile home. Et elle a réussi son coup. Elle qui est à l'origine de tous les univers sait qu'il n'y a pas de différences entre Smithy ou Piotrek.

Pendant ce temps, dans le mobile home, Sue est complètement à la dérive, en pilote automatique. Beaucoup de temps s'est écoulé. Le gosse illégitime est mort, elle commence à mélanger tous les éléments de sa vie. Elle se prostitue sur Hollywood Bd en échange de verres dans les cabarets et bars nocturnes des environs, comme s'étant soudain rappelée qu'elle connaissait toutes ces prostitués. Car après tout c'est aussi son métier.
Paumée, elle se rend encore un soir chez Billy, le riche amant, à un des anciens créneaux de rendez-vous qu'ils se donnaient. Elle ne comprend pas de voir Billy avec femme, enfant et ami. Elle ne se souvient plus qu'il n'y a plus rien entre eux, et répète à Billy qu'elle l'aime. Celui-ci lui montre tout son dédain et toute son indifférence. Mais Doris, elle, est prise d'un doute. Elle va commencer à être travaillée par l'idée terrible qu'elle est cocu. Et on peut comprendre l'angoisse qui va la prendre : dans une autre vie, ce genre d'histoires ne lui a pas très bien réussi...
Une dame sonne chez Sue pour le loyer. La dame lui demande si elle connaît l'homme qui vit ici. Apparemment, elle ne reconnaît pas Sue la femme de Smithy. Peut être voit-elle la réalité au delà de la vision subjective. Peut être la voisine voit-elle ainsi Karo, et non la blonde.
En se rendant chez les voisins, les Crimps, Sue va apercevoir le "fantôme" qui rôde bel et bien dans l'Inland Empire, près du mobile home. Il cherche son accès, une ampoule rouge dans la bouche ("it was all red"). Même s'il ne cherche pas Sue à proprement parler, celle-ci est prise d'une angoisse soudaine et elle attrape un tournevis qui va courir à sa perte. Salaud de "fantôme", il est même indirectement à la base de tous les sales coups.
Sue arpente le trottoir avec le tournevis. Elle a alors une vision prémonitoire dans laquelle elle se voit à l'autre bout de la rue avec les collègues putes. Ce qui va effectivement avoir lieu dans quelques heures. Mais pour le moment, elle aperçoit surtout Doris, la femme de Billy, qui vient à sa rencontre d'un air résolu. Sue fuit et se cache dans un club où elle a ces habitudes. Au fond du club, dans l'arrière cour, elle se retrouve devant des escaliers sordides. Déjà-vu ? Sue monte les escaliers avec le tournevis. La réalité rattrape la fiction. Cette scène, Karo l'a effectivement déjà vécu de l'intérieur. Mais dans cet univers, cela ne finit pas en meurtre, bien sûr. Sue se rend chez son avocat, comme préparant le divorce avec Smithy le grand absent. Ou alors c'est un psy à qui elle se confie, ou un obscur tueur... Karo le sait-elle seulement ? Après un coup de téléphone laissant penser que tout le monde est après Sue, autre preuve d'une parano galopante, Sue s'enfuit de chez cet homme aux lunettes de travers.
Elle retrouve le groupe de prostitués qu'elle connaît désormais bien. Exactement la scène de la prémonition précédente, quelques heures auparavant. Doris la retrouve, mais cette fois elle est plus habile que dans la réalité. Elle parvient à lui voler son tournevis et à le lui planter dans le bide. Comme si elle avait traversé les univers juste pour se venger.
Toute l'ambiguïté du rôle que Karo donne à Doris se retrouve dans la fameuse scène du commissariat : Doris dit avoir été ensorcelée par le "fantôme", décidément responsable des malheurs de tout le monde, et elle annonce qu'elle va tuer quelqu'un. Seulement dans la réalité c'est plutôt elle qu'on a tué. Karo s'emmêle les pinceaux. Doris va tuer au tournevis, mais elle a déjà reçu ce tournevis dans le bide.
Mais revenons à Hollywood Bd. Sue agonise devant des clochards. Désormais, la femme blonde de Smithy est morte. Une place vient de se libérer. Mais la route est encore longue.


L'univers de Nikki : Hollywood


Dans un autre univers parallèle, dont la temporalité abstraite est superposée au monde précédent, vit une actrice hollywoodienne, Nikki Grace. Celle-ci est mariée à une autre version de l'amant défunt de Karo. Une version relativement proche, par certains côtés, de l'original. Il s'appelle Piotrek, est riche, distingué, sombre et mystérieux. Il est surtout très possessif envers sa femme Nikki. Son caractère est donc en définitive plutôt proche de la vraie personne qui a partagé le quotidien de Karo : le proxénète. Et la façon dont Karo donne à cet homme possessif et froid les traits de l'être aimé dévoile une certaine ambiguïté dans sa relation avec son mac.
Dans cet univers, Nikki décroche un rôle dans le film "on high in blue tomorrows". C'est très beau, ça sent la belle histoire d'amour à l'eau de rose à 3 kilomètres à la ronde. Mais il faut toujours que des éléments de conscience de Karo viennent tout saloper. En l'occurrence ici la voisine va venir jouer ce rôle chez Nikki, lui révélant que, quoiqu'en pense Nikki, il est question d'adultère, et de "brutal fucking murder". Voilà comment la vraie histoire se termine, Nikki est prévenue qu'elle s'engage dans un truc pas net, et qu'elle est manipulée. Mais Nikki ne comprend pas l‘avertissement. La voisine incarne un des personnages les plus lucides du film. Une certaine part de conscience rationnelle qui s'oppose à la partie fantasmagorique de l'esprit. Elle nargue Nikki et Karo la rêveuse en maniant les "9H45" et les "after midnight", tous ces moments clés de la vie de Karo dont Nikki ne comprend foutre rien. La voisine lui parle aussi d'un passage qui mène au palace... Donc de cet accès qui a mené à l'univers tout doré de Nikki. La voisine est un des rares personnages omniscient. Et c'est cela qui la rend si inquiétante. Elle sait d'avance comment Nikki va bientôt fusionner dans son rôle, "lost on the market place". L'histoire de la "petite fille qui sortit pour jouer" évoque d’ailleurs autant Nikki que Karo. Encore un énième sous texte dans le dialogue. Le lendemain arrive et Nikki obtient définitivement le rôle, comme la voisine l'avait prédit.
Nikki tombe peu à peu amoureuse de l'interprète principal, Devon. Et Piotrek est encore cocu, même si cette fois il conserve son honneur. En effet il menace clairement l'intégrité physique de sa femme et de Devon s'ils passent à l'acte. L'entourage de Devon le prévient que Piotrek est très jaloux, et qu'il est capable d'actes très violents s'il apprend que sa femme le trompe. Ils le décrivent comme un sadique, un homme dangereux. Le genre de personne qui flanque une balle dans la tête à l'amant de sa femme. Cela ne vous rappelle personne ? Si on doutait encore de l'analogie ambiguë entre le Piotrek de l'univers de Nikki et le mac qui vit avec Karo, cela semble désormais clair. Ce Piotrek là est un des fantasmes malsains et inavouables de Karo, un mixe obscur entre le vrai Piotrek, beau, riche et mystérieux, et tout ce qu'elle trouve excitant chez son proxénète.
L'histoire du film dans lequel Nikki et Devon jouent, bien sûr, est l'histoire de Sue. Et encore un univers imbriqué dans un autre.
Mais dans cet univers-ci, cet univers de Nikki, c'est une fausse histoire. La maison de Smithy, ce fameux mobile home, est une fausse baraque dans un studio.
Nikki apprend que c'est le remake d'un film maudit : il s'intitule 47, chiffre qui a pour Karo une connotation sombre évidente, mais dont on sait peu de choses finalement.
Là encore la réalité de Karo va peu à peu rattraper le délire, offrant les scènes les plus délicieusement décalées de l'univers de Nikki. Un homme sur le plateau se mettra à parler polonais, sans que personne ne comprenne rien à son charabia. Freddy se mettra à taper des sous à tout le monde avec frénésie, comme une résurgence comique des problèmes d'argent de la prostitué brune. Enfin Nikki feindra de ne pas comprendre ce que murmurent les domestiques polonais entre eux avec son mari. En effet Nikki parle américain, non polonais... Du moins cherche-t-elle à s'en convaincre plus ou moins consciemment. Piotrek l'observe avec attention, comme voyant qui se cache derrière la naïve Nikki, et déclare : "je crois qu'elle comprend plus que ce qu'elle ne dit".
Le tournage avance jours après jours, et Nikki confond de plus en plus la réalité et le tournage du film. A un moment, elle s'écrie : "Devon, it sounds like a dialog from our script !". Devon l'acteur la regarde avec stupeur, et le réalisateur crie : "Coupez !" avant de lui demander ce qui lui arrive. C’était en effet un dialogue du scénario.
Puis arrive la scène de pure fusion, abyssale. Dans l'univers parallèle de Sue, celle-ci passe à l'acte avec Billy. C‘est la scène bleue. Mais Nikki fusionne avec Sue. Elle est alors dans le réel mobile home, et non plus dans la fausse maison de tournage. Elle gémit : "Devon, it's me, Nikki", mais elle parle au vrai Billy, qui se moque d'elle, se disant que c’est bien la première fois qu’il baise avec une nana aussi barge. Cette fois, elle est tombée dans l'univers parallèle où l'histoire se joue réellement. Le monde dans lequel cette histoire avance selon sa propre logique. Et cette fois le réalisateur n'est plus là pour arrêter le tournage, car il n'y a plus de tournage. Elle est Sue.
Et elle va mettre un certain temps à s'y réadapter. Ce qui explique qu'elle ne reconnaisse pas les putes quand elle les imagine dans le salon pour la première fois. En cet instant elle est encore Nikki, qui se demande bien ce qu'elle fait là. C'est totalement irrationnel, mais c'est justement la logique de ces univers parallèles de ne pas avoir de logique. Tout y devient possible à condition de trouver les accès entre les univers.


Jonction finale, Résolution


Laura Dern ne redeviendra Nikki qu'à la mort de Sue sur Hollywood Bd. Elle émerge alors du tournage et sort en titubant. Il lui reste un devoir à accomplir. Elle atterrit dans un cinéma qui projette le film dans lequel elle a joué, puis monte instinctivement un escalier. Les univers s'emboîtent sans logiques, vers un seul et même endroit. Les accès entre ces univers se dévoilent. Karo atterrit ainsi dans le mobile home de la défunte Sue, se rend dans la chambre, ouvre le placard et trouve le pistolet que Karo a fait ramener d'Europe de l'Est par Smithy. Il était là juste pour Nikki, à l'attendre. Car il a un devoir bien précis à accomplir, comme tout élément du délire. Nikki continue à monter, à traverser des accès, pour arriver devant la porte 47. Porte symbolique qui représente peut être le numéro d'appartement de Karo, ou celui de Piotrek, bref un numéro associé au mac et à un gros malheur (mais, attention, pas à la chambre d'hôtel dont le numéro est 205). Le "fantôme" surgit soudain, toujours à la recherche de son accès vers Karo, et touchant au but. Pourquoi touche-t-il au but ? Parce que derrière la porte, il y a le décor de la maison des lapins, donc la télévision de Karo. Le "fantôme" est tout près de rejoindre Karo.
Mais Nikki lui tire dessus à plusieurs reprises. Son mal est puissant, et le tuer demande du courage. Il finit par périr de façon symbolique et spectaculaire. Lui qui avait logé une balle dans le crâne de Piotrek vient de subir le même sort symbolique. Combattre le mal par le mal.
Dans les couloirs de l'hôtel blanc où Karo est cloîtrée s’enfuient les esprits de deux autres putes polonaises, joyeuses, symboliquement libérées par la destruction du "fantôme"/mac. Karo aussi est libérée de la menace du "fantôme". Son visage est en pleine lumière, et la sombre malédiction de la nuit sans fin va bientôt se lever.
Sa mission accompli, Nikki rejoint Karo dans sa chambre d'hôtel, le centre de tous les univers. Karo a le visage apaisé. Elles s'embrassent, et Nikki/Sue va transmettre son âme de femme mariée à Karo. Alors la porte de la chambre de l'hôtel s'ouvre d'elle même. Karo se met à sourire, sous l'effet d'une intuition. La tristesse et le désespoir de son âme, qui l'obligeaient à hanter la chambre de sa première passe, semble se lever définitivement. Karo est libre. Elle sort, traverse des accès et passages de son univers global jusqu'à atterrir dans le monde de la petite baraque californienne. Peu importe la modestie des lieux, là n'est pas le principal pour elle. Karo prend enfin la place tant rêvée de la femme mariée. Son amour éternel Piotrek, sous les traits de Smithy, rentre à la maison. Définitivement de retour de son étrange voyage en Pologne. En chemin il semble avoir ramassé un petit gosse symbolique au bord de la route. L'enfant de l'adultère, ressuscité, qu'il a accepté comme le sien. Pour les deux personnes stériles qu‘ils sont, ce gosse est un sacré miracle. Karo bredouille un "hello" avec son accent polonais, et se jette dans les bras de son mari. Elle qui avait, jadis, tout mis en oeuvre pour qu'ils fuient la Pologne. Et qui avait échoué si près du but. La chose se réalise enfin. Tout avait été prétexte à ces retrouvailles, du pistolet ramené de Pologne par Smithy au meurtre de Sue libérant la place de la femme mariée.
Pour la première fois de son existence, Karo va pouvoir être simplement heureuse. Parmi l'infinité du cosmos, elle a réussi à trouver un accès vers cet univers isolé des autres dans lequel elle est mariée à Piotrek, avec un enfant.
Quand à Nikki, elle qui a bien accompli son devoir, elle se retrouve tout d'abord dans la petite lucarne de la TV, dans le faux appartement des lapins. Face au public, elle est témoin d‘une ovation éternelle à la mesure de ce qu‘elle vient d‘accomplir. Elle prend soudain conscience du fait qu'elle n'a pas d'existence propre, qu'elle n'est qu'une création, qu‘un outil servant un dessein qui la dépasse. Puis elle rejoint son univers. L'univers brillant et riche de Nikki. L'esprit apaisé et harmonieux de Karo déteint maintenant sur tous les univers, comme il déteignait déjà de façon sinistre quand elle avait le cafard. Désormais, le palace est devenu l'antichambre où se rencontrent tous les délires, pris dans le tourbillon éternel d'une danse endiablée.



La variante



Si dans l'explication précédente on suppose que Karo est morte et qu'elle hante cet hôtel de ses souvenirs, il faut bien avouer qu'absolument aucune scène ne permet d'être sûr à 100% que Karo soit morte. Karo se fait bien battre par le proxénète, mais la scène est trop courte pour que l'on voit ce qui advient réellement d'elle. De la même manière que, dans Eraserhead, on ne peut pas être sûr que Henry Spencer se soit suicidé à la fin quand il rejoint la dame du radiateur. Cette variante ne remet pas en cause ce qui a été vu précédemment. Ainsi donc si Karo n'est pas morte, toutes les scènes pendant lesquelles elle pleure devant sa télévision sont réelles. Ce qui signifie que tous les flash-back en Pologne ont lieu de nos jours (cf. la télévision de l'hôtel). Après tout, pourquoi pas ? Dans ce cas il faut bien comprendre que la fin, à partir du moment où Nikki pénètre dans l'hôtel et rejoint Karo, serait aussi un fantasme, comme dans l'explication précédente. Mais, je le répète, toutes les scènes où il fait nuit et où Karo regarde la télévision en pleurant seraient alors réelles. Elle vient donc de recevoir son dernier client. Enfin seule, elle passe la nuit à pleurer la mort de Piotrek, et fuit dans le délire, faute d'échappatoires dans la réalité. Ainsi le fantôme ne cherche pas à rejoindre l'âme tourmentée et morte de Karo, mais c'est bel et bien une projection, dans le délire, de l'angoisse que le proxénète lui inspire.
Toute la question étant alors de savoir : qu'advient-il de Karo dans la réalité, tandis qu'elle se fantasme dans le mobile home californien retrouvant Smithy et le petit gamin ? Retrouve-t-elle sa vie minable avec le mac ? Ou bien s'enfuit-elle loin de la Pologne ? Cela laisse une grosse place à l'imagination, mais laisse aussi entendre que Karo est plus ou moins devenu folle à la fin : elle à l'air apaisée alors que rien n'a changé, que son amant est toujours mort, et qu'elle vit toujours sous l'emprise de son proxénète... C'est donc alors le visage apaisé de quelqu'un qui est déconnectée, qui est définitivement partie, et qui se réfugie dans un fantasme. Qui vient en somme de sombrer dans une forme de démence. Une fin très sombre donc, puisque son âme ne trouve pas la paix. Cela reste alors un fantasme, et non l'affirmation de l'amour au delà de la mort de la première explication.
Mais encore une fois : pourquoi pas ?

Comme dit Lynch : "Tous mes films ont une logique. Mais le plus important, c'est votre logique à vous".

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De jeremie
19.02.2007 23:49
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incroyable!!!!!
dis moi tu as le divx d INLAND EMPIRE?? car j aimerais le revoir plusieurs fois et je l ai deja vu 2 fois au ciné...
j ai une question: à la fin on voi la voisine qui pointe du doigt où laura dern sera "demain" et on la voit avec une robe un truk kom ca ... quelle est ton explication?

maintenant je n attend qu une seule chose c est de revoir le film
merci beaucoup!!!

De MasterBen
20.02.2007 12:12
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Content que ça te donne envie d'y retourner!
Non je l'ai pas en divx, mais je suis allé le voir 3 fois au cinéma...
Sinon pour ta question j'ai pas trop de réponses... Si ce n'est que en cet instant l'apaisement de la brune polonaise déteint sur tous les univers... La malédiction intrinséquement liée au proxénète (47) est levée et Nikki assiste à une fête éternelle. Plus de tournage, plus d'adultère, etc. Intuitivement, même si ça paraît irrationnel, on comprend ce qui se passe.

De Kalys
21.02.2007 18:26
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C'est incroyablement brillant! Il va me falloir du temps pour digérer tout ça, il faudra aussi que je revois le film, car c'est très complexe, tous ces univers imbriqués... Mais bravo, vraiment!

De MasterBen
22.02.2007 00:06
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Merci à toi de l'avoir lu ;)

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