Points de vues
Musique et Cinéma
Recherches & Offres
Télévision & Radio
Internet & Multimédia
Livres & Presse
Infos pratiques
Ecoles de cinéma
Stages et Emplois
Concours et Aides
Diffusez vos films

Annuaire boutique
Librairie Lis-Voir
PriceMinister
Amazon
Fnac





Frequently Asked Questions   Search   Home

Objectif Cinéma : Forum > Livres & Presse > Des dialogues de cinéma un livre de Jean Samouillan
Auteur
Sujet    Post New Thread     Post A Reply
De Bobe
02.07.2004 12:24
Find more posts by Bobe

DES DIALOGUES DE CINEMA
Editions Harmattan

Marcel Pagnol prétend que l’écriture des dialogues est « le pont aux ânes » de l’art dramatique. Il faudrait, selon lui, « un don spécial, comme pour jouer au billard ou pour jouer la comédie ». Cette opinion, largement répandue, fait que la question des dialogues reste pour une bonne part sacrifiée dans les manuels d’écriture de scénario qui recommandent surtout « de ne pas en mettre trop ». L’objet de cet essai est de se dégager de cette prescription quantitative pour replacer la conception des dialogues dans la singularité de la pratique cinématographique.

Jean Samouillan est scénariste, assure beaucoup de doctoring et est maître de conférences à l’Ecole Supérieure Audiovisuelle de l’Université Toulouse-le-Mirail.

Site : http://web2.uqat.ca/cabaret/livre/

++++

EXTRAIT DU LIVRE

Les déictiques

Une judicieuse utilisation des déictiques est souvent la marque d’un dialogue portant la marque du vivant. Quand le scénariste écrit son texte, il n’a que des mots écrits, calligraphiés devant les yeux. Il doit donc regarder derrière, c’est à dire dans son imagination, à l’aide de sa faculté mentale à voir des images et à entendre des sons. Voir et entendre ses personnages agissant permet de les situer dans leur environnement, dans leur monde et de les faire interagir avec lui. Et ce monde, ils s’en servent et notamment, ils le désignent. Ils sont entourés de personnes et de choses alors que le scénariste n’est entouré que de mots. D’où ce déficit, que j’ai personnellement souvent remarqué, de l’emploi des déictiques dans les dialogues des personnages de cinéma.

Au cinéma, même lors des flash-back, c’est toujours un concret présent qui est avéré. Les paroles doivent donc renvoyer à cette situation spatio-temporelle, en portent les marques, puisque, pour se situer, le personnage y fait référence, la désigne : « Donne moi ça ! » Le personnage parle donc en fonction de sa deixis. Du grec deixis 1, le terme déictique désigne ce qui sert à montrer, localiser, situer dans le temps et l’espace. Les répliques portent les marques d’énonciation du personnage qui les prononce. Cette question est essentielle, car les déictiques dépendent de l'instance du discours, autrement dit de celui qui parle, et désigne le monde qu’il habite. Ils varient en fonction de la situation (je, hier, ici, là-bas…), constituent en eux-mêmes des économies de langage et peuvent donc poser des difficultés de compréhension pour les spectateurs en début de film ou du fait d’une ellipse (ce qui revient au même), pendant une conversation téléphonique ou lors de l’introduction d’un nouveau personnage. Le tout est d’utiliser adroitement ces embrayeurs, de s’appuyer sur leur ambiguïté plutôt que d’expliciter ce qui n’a pas à l’être.

Dans L’amie de mon amie, Léa déclare : « Je connais tous les restaurants d’ici », le « ici » renvoie bien sûr à la ville, que les deux personnages connaissent, sans que le spectateur puisse lui donner un nom. Il a cependant vu des plans représentant la ville et s’en fait déjà une idée. Pour le scénariste, il n’est pas nécessaire de nommer cette ville, du moins immédiatement, ni peut-être très adroit. Les deux filles savent à quoi « ici » renvoie, car elles sont de l’endroit, et cela les ancre dans leur réel construit, dans le temps comme dans l’espace. Lorsqu’un personnage dit « ici », je ressens souvent, construis sa relation au monde. Le contexte et l’intonation rendent souvent sentiment sous-jacent particulièrement perceptible.

Quand un personnage emploie le « je », il fait référence à lui-même. « Chaque je a sa référence propre, et correspond chaque fois à un être unique et posé comme tel 2» . Lors d’un dialogue entre deux personnes, les je et les tu occupent des positions symétriques et renvoient selon la personne qui parle à un individu différent. Benveniste souligne qu’il est difficile de concevoir un court texte parlé où les je et les tu ne seraient pas employés. De ce fait, l’utilisation de je/tu implique l’usage d’une série d’indicateurs qui renvoient à celui (l’instance de discours) qui les emploie. Ces indicateurs sont de classes différentes. Le démonstratif ce est lié au je qui montre. Certains adverbes de lieu ou de temps comme ici et maintenant font immédiatement référence à la situation spatio-temporelle de la personne qui emploie le je, qui parle. Si deux personnes conversent au téléphone, le maintenant sera commun alors que le ici ne le sera pas.

Les termes, simples ou complexes, procèdent de la même relation à je/tu : aujourd’hui, hier, demain, dans trois jours, etc. Benveniste montre que la langue dispose d’autres termes pour renvoyer non pas à l’instance de discours mais aux objets réels, aux temps et lieux « historiques » . « Je, il, maintenant, aujourd’hui, la veille… » sont liés à la deixis « contemporaine de l’instance de discours qui porte l’indicateur de la personne ».3

Dans Tarzan, l’homme singe 4 , la première « conversation » entre Jane et Tarzan commence par la levée de l’ambiguïté sur l’utilisation d’un déictique, et c’est tout à fait délicieux. Jane montre son corps (geste déictique, qui désigne) et dit : « Moi ». Tarzan, qui n’a rien compris, désigne Jane et dit également : « Moi ». La jeune femme explique alors à Tarzan que le moi pour elle n’est pas le même que le moi pour lui : « Je suis moi seulement pour moi ! » Afin de fixer les choses d’une façon plus précise, elle désigne alors son corps en disant « Jane », et Tarzan peut alors décliner sa propre identité, ayant compris ce que signifie « Et vous ? », puisque Jane le désigne. L’usage des déictiques intervient donc dès le premier stade de l’apprentissage du langage (dans ce film).

L’imaginaire collectif a gardé «ce souvenir » de l’emploi du déictique car on cite souvent, au sujet de Tarzan, l’homme singe, la fameuse réplique : « Toi Jane, moi Tarzan », qui est une différenciation déictique verbale, alors qu’elle ne figure absolument pas dans le film. Lorsque Tarzan, heureux d’avoir compris ce que Jane lui dit et qui est là dans l’imitation prestigieuse, répète inlassablement « Jane, Tarzan », il se sert de gestes déictiques 5 brusques au lieu de vocables, touchant de sa main les deux corps pour les associer aux sons qui sortent de sa bouche. Si l’imaginaire collectif a inventé « Moi Tarzan, toi Jane », c’est parce qu’on raconte l’histoire avec des mots et non avec des gestes. Ne faisant pas les gestes, on ne pense qu’aux mots, comme souvent lors de l’écriture du scénario de papier.

L’utilisation des déictiques, notamment des pronoms démonstratifs, relève souvent de la relation image/son. Denis Vernant cite le dialogue théâtral suivant, comprenant un déictique :
« Antistène : Ah ! Qui me libérera de mes maux ?
Diogène : (Brandissant son poignard) Ceci.
Antistène : J’ai dit de mes maux, je n’ai pas dit de la vie. »
Denis Vernant ajoute : « …l’incomplétude sémantique d’un terme n’est pas nécessairement un obstacle à sa fonction pragmatique de réponse dans un dialogue dans la mesure où le cadre interactionnel- et qui plus est dans notre exemple, la situation transactionnelle - assure implicitement la complétude requise. 6 » Le déictique « ceci » est référencé à l’instant même, puisque le spectateur, comme Antistène, voit le poignard.

Il est souvent, très souvent, utile de se poser la question de l’emploi ou non d’un déictique au cinéma. L’écriture du scénario, qui ne met que des mots en œuvre et non des images, pousse parfois les auteurs à négliger l’emploi des déictiques qui auraient pu trouver référence dans les images. Si un personnage tend un blouson à un autre, c’est la situation dans sa globalité qui commandera s’il doit dire : « Prends ça… » ou : « Prends ce blouson… » En fonction de l’urgence de l’acte, du degré de déférence, du fait que l’autre personnage voit ou non l’objet en question, ou s’il y a le choix entre deux objets, le locuteur pourra ou non employer le déictique « ça ». Si le locuteur sait qu’un blouson fera extrêmement plaisir à celui qui le reçoit, l’emploi de « ça » peut également se justifier, afin de laisser la personne à qui on l’offre le soin de le découvrir par elle-même. Si deux personnes sont en train de cambrioler un supermarché, peut-être le « ça » s’imposera-t-il, et si un policier découvre le blouson lors d’une perquisition, il dira : « Et ça ?! » Il y a beaucoup de figures où l’emploi de « ça » peut être préféré au nom de l’objet désigné pour des raisons affectives. Dans le film Angèle, quand Clarius se réconcilie avec sa fille, il lui dit : « Allez, donne moi ça… » en désignant l’enfant qu’elle tient dans ses bras. C’est une façon de dire, avec ses mots et sa pudeur, qu’il accepte finalement son petit-fils et qu’il est heureux que lui et sa mère soient là.

Les déictiques, puisqu’ils servent au personnage à désigner le monde qui l’entoure, sont souvent le lieu d’une manifestation affective. Un spectateur (attentif au film) va suivre le même trajet que le personnage entre le mot et l’image de la chose, entre le son et l’image du film. C’est toute la relation au film qui peut être ainsi affectivée.

Dans La neuvième porte 7, Corso frappe à la porte d’une maison pour s’entretenir avec le propriétaire ; la fille qui l’accompagne lui dit qu’il n’est pas là. Comme Corso lui demande où il est, la fille lui répond tout simplement : « Là-bas… » et elle indique tranquillement un endroit de sa main. La saveur du déictique « là-bas » provient précisément du fait que le gars n’est plus et que son corps se trouve immergé dans un bassin. Ce « Là-bas » paraît anodin et quotidien, mais il participe en fait d’un drame. C’est là tout son charme.

En résumé, les déictiques (à la différence des anaphores qui renvoient à une autre partie du discours) désignent un élément de la réalité extralinguistique. Ils peuvent être référencés par le film qui met le spectateur en contact visuel et sonore avec la réalité environnante des personnages. Le fragment sonore constitué par la phrase joue donc avec les autres fragments audiovisuels et en cela peut être ambigu, incomplet, humoristique, elliptique, comme l’est le langage parlé qui, se référant au contexte, est sujet à l’économie et à l’affect.


1. Déikticos : propre à démontrer, démonstratif. Deiknumi : je montre, je démontre/ Déixis : action de désigner. Deïxis : exposition publique d’un objet/ Exhibition d’un texte, citation, Exhibition d’une œuvre littéraire, lecture déclamation/ Qualité d’un pronom démonstratif : qui montre/ La preuve, dans la rhétorique d’Aristote.
Déictique : Qui sert à montrer, à désigner un objet singulier. «Ceci» est un mot déictique. - Par ext. Tout élément d'un énoncé qui renvoie à la situation (spatiale, temporelle, etc.) ou au sujet parlant. (Ex. : démonstratifs, pronoms personnels, adv. de lieu, de temps). - N. m. Les déictiques dépendent de l'instance du discours, de l'énonciation ; ils «embrayent» l'énoncé sur la situation (- Embrayeur). Situation de l'énonciation liée à un déictique. Dictionnaire Robert.

2. E. Benveniste. Problèmes de linguistique générale. L’homme dans la langue.
Page 253.

3. Idem.

4. Tarzan, l’homme singe. W.S.Dann Dike. USA 1932.

5. De même, lorsque Tarzan porte Jane jusqu’à son abri dans l’arbre, il lui montre cet abri d’un geste déictique de la tête. Cela peut être interprété comme une invitation à ce qui va se passer dans l’ellipse, censé échapper aux enfants. La réponse de Jane est également gestuelle puisqu’elle enfouit sa tête dans le cou de Tarzan en signe d’acquiescement.

6. Denis Vernant. Du discours à l’action. Éditions PUF.

7. La neuvième porte. R.Polanski. France 1998.




+++++

< Sujet précédent    Sujet suivant >
Nouveau Sujet
Liste des forums :